Suivez-nous

Dossier

Kseniya : Artiste, Ex-Femen et Mère

Saoud Maherzi

Publié

le

Crédit Photo: Kseniya Chernyshova

« Je ne sais pas quoi dire. Tu me prends à un moment où j’ai perdu toute confiance en moi ». Kseniya Chernyshova m’accueille avec ces mots dans un café du Mile End. Elle n’a plus le sourire que je lui connaissais. Mais il reste dans son regard une vivacité, une envie, une survivance.

Née à Kiev, elle a immigré au Québec avec sa famille. Elle avait 12 ans. En Ukraine, elle faisait de la danse, sa première passion. Elle ne vivait que pour cela et était bien partie pour être professionnelle. Mais, le départ a tout faussé. Arrivée à Sept-Îles, où la famille s’était installée, elle découvre que la ville n’a pas de centre professionnel de danse. Une première déchirure, qu’elle ressent encore en me disant que « même aujourd’hui, je ne peux pas retenir mes larmes quand je vois les shows de danse à la télé ». La danse l’a tout de même rattrapée, à Sept-Îles. Avec une troupe de danse folklorique, elle s’est lancée dans des tournées, a gagné des prix participant à quelques compétitions internationales. « C’était moi, déclare t-elle, avec le sourire, la petite Ukrainienne qui représentait le Canada ».

À l’école, il fallait apprendre le français. La commission scolaire a inscrit Kseniya dans un cours de théâtre. Kseniya se rappelle: « quand je suis arrivée là, la prof se disait ‘’qu’est ce que je vais bien pouvoir faire avec cette fille-là ?’’, je suis devenue sa meilleure élève ». Le talent d’actrice de Kseniya s’impose à elle, comme une passion forcée. Au départ, elle ne voulait pas devenir comédienne : 

Je ne voulais pas être un autre talent inutile. Je ne voulais pas être l’actrice d’un théâtre brûlé

    – Kseniya Chernyshova

Mais le don de Kseniya mûrit avec elle, et elle finit par postuler à l’École nationale de théâtre, dans le secret, sans le dire à ses parents. Elle est prise du premier coup. À l’école, elle rencontre son compagnon, Hubert, également acteur. Malgré les doutes de certains responsables quant à son avenir dans le milieu artistique, elle sort de l’école à 23 ans et obtient plusieurs rôles avec quelques grosses productions comme le Théâtre du Nouveau Monde. Un an et demi après, elle tombe enceinte. À 25 ans, elle accouche de Viktor, son fils.

À partir de là, les choses s’accélèrent. Elle et Hubert rompent, tout en préservant un environnement stable pour leur fils. En même temps qu’elle vit pleinement sa maternité, Kseniya commence à se lasser des rôles de « putes slaves » qu’elle obtient systématiquement. Elle s’anime plutôt pour des compatriotes de son pays natal. En Ukraine, un groupe de féministes radicales, les FEMEN, voit le jour pour contester la condition des femmes dans le pays. Au départ, ce sont des Ukrainiennes, qui en leur pays gangréné par l’exploitation sexuelle, la prostitution et la violence faite aux femmes, prennent la décision de répondre par le sextrémisme. Manifester seins nus, avec des slogans sur le corps en criant leur cause, c’est le modus operandi de ces femmes. En 2012, Kseniya est en Ukraine et rencontre les femmes et les hommes qui militent. Elle participe à l’une de leurs actions. Elles sont allées couper une croix. En Ukraine, pays orthodoxe où le poids des structures religieuses est conséquent, cette action a fait couler beaucoup d’encre.

Kseniya Chernyshova et son fils Viktor. Crédit photo : Kseniya Chernyshova

La communion avec les femmes, la lutte contre leur oppression, l’expression artistique, théâtrale du mode opératoire et les liens avec ses racines ukrainiennes ont charmé Kseniya. Elle décide alors d’importer FEMEN au Québec. Avec quelques femmes qui s’associent à elle, elle fonde le mouvement et commence à organiser des actions dans la province. Un jour, dans l’Assemblée Nationale, en pleine controverse sur la charte des valeurs, elles se lèvent durant la séance de questions, se dénudent les seins, et crient : « Crucifix, Décâlisse ». Une autre fois, Kseniya s’est attaquée à Hamadi Jebali, alors qu’il était premier ministre tunisien, pour soutenir sa camarade Amina: une FEMEN détenue en Tunisie. Pendant trois ans, FEMEN Québec a peuplé le quotidien de Kseniya, elle faisait des conférences, passait à la télévision, s’alliait au combat de femmes qu’elle admirait. Son fils la suivait parfois dans des rencontres avec les journalistes, des panels de discussion. Sur ses genoux, il patientait pendant que sa mère faisait la militante. Il arrivait que Kseniya s’écroule, effrayée de ne pas pouvoir lier son militantisme à sa maternité. Après tout ‘’c’était lui, ma priorité’’. Elle pensait que son fils allait être fier, qu’il allait lui même grandir en prenant exemple sur elle, qu’il allait lutter pour les droits humains, lui aussi. Quand on lui demande pourquoi elle a milité, Kseniya répond spontanément:

« je ne voulais pas être une victime »

Tout en développant une ‘’obsession’’ pour la condition des femmes, Kseniya voit les hommes comme des partenaires dans la lutte. ‘’Ça m’a été reproché. Je n’aime pas dire que les hommes sont des salauds’’. Au milieu de l’année 2015, les relations avec les FEMEN se dégradent. Après un voyage en France, Kseniya déchante vis-à-vis d’une organisation qu’elle ne reconnaît plus, qui lui semble avoir perdu son âme après que FEMEN se soit installée en France et qu’une certaine Inna Shevchenko ait pris le contrôle unilatéral du mouvement. En même temps, à Montréal, les divergences se faisaient sentir au milieu du groupe québécois et les luttes de pouvoir intestines ont fini par avoir raison de Kseniya, évincée après avoir fondé le mouvement et l’avoir dirigé pendant trois ans. D’une part, c’était dû à des ‘’affaires de jalousie, de fifilles’’, et d’autre part, Kseniya commençait à s’apercevoir ‘’de pleins de choses invisibles. Nous, on réagissait aux médias comme des robots. Mais pas tout ce que disent les médias est réel’’.

Une autre déchirure dans ce fil discontinu de déceptions qui a commencé à ses 12 ans. De celle-ci, Kseniya ne s’est pas complètement relevée. ‘’C’est comme une rupture avec un amoureux’’, dit-elle, en regardant dans le vide. Entre temps, Viktor grandit et elle, viscéralement investie dans la cause des femmes, dans la compréhension de leurs névroses, des moyens de leur bonheur aussi, cherche une autre route pour les découvrir. ‘’Je veux devenir sexologue’’.

Diplômé de HEC Montréal, Saoud a écrit depuis 2013 dans divers médias. Il dédie le plus clair de son temps libre à la lecture, l’écriture et à la boxe trouvant une cohérence dans l'unité de ces activités. "Find what you love and let it kill you" - Bukowski

Lire la suite
Publicité
Cliquez pour commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Actualités

La permission de fumer le pot dans les parcs accommode les locateurs

Avatar

Publié

le

Au Québec, les nouvelles réglementations autour du pot donnent du fil à retordre dans plusieurs situations. Certes il est possible de se procurer le cannabis dans les succursales de la SQDC, mais pour les fumeurs, il reste encore un problème important à régler, à savoir où fumer légalement.

Consommer son pot tranquillement est un souci pour plusieurs locataires, puisque les locateurs ont désormais le droit de rajouter une close interdisant de fumer le cannabis.

Avec cette nouvelle restriction plusieurs consommateurs se sont trouvés dans une impasse, surtout que certaines municipalités ont pris l’initiative d’interdire la consommation du cannabis dans les lieux publics.

Le terrain de la légalisation étant encore vague, cela donne du fil à retordre à entre autres les locateurs.

Le Journal de Montréal a rapporté dans un article qui date du début de mois d’avril 2019 qu’une juge administrative de la Régie du logement a donné le droit à une locataire de fumer dans son logement alors que les propriétaires voulaient faire valoir leur droit d’interdire cela.

La femme a défendu sa cause en présentant un billet du médecin confirmant que « fumer du pot était bénéfique pour son appétit et son sommeil ». Face à ce type de situations l’Association des Propriétaires du Québec (APQ) souhaite que la réglementation permette de fumer du cannabis dans certains lieux publics pour accommoder les locataires.

Assouplissement de la loi

Aujourd’hui, 14 mai, l’APQ a annoncé qu’elle se réjouit d’apprendre que le gouvernement Legault assouplira dans le projet de loi 2, Loi resserrant l’encadrement du cannabis, les dispositions qui devaient empêcher de fumer dans les lieux publics.

« Les locataires qui désirent fumer du cannabis auraient possiblement enfreint l’interdiction de fumer dans leur logement plutôt que de se confronter à la police dans un parc », a expliqué Martin Messier président de l’APQ.

Selon M. Messier, l’interdiction de fumer dans les lieux publics pourrait avoir un impact négatif sur les immeubles locatifs.

« Contrairement à un parc, un locataire et sa famille ne peuvent pas se déplacer pour éviter la fumée. Dans un espace public, on peut simplement se déplacer mais on ne peut pas en faire autant à chaque fois que la fumée de cannabis se propage à travers les murs », a t-il conclut.

Lire aussi : La SQDC a vendu 5,7 tonnes de pot en 3 mois

Lire la suite

Dossier

Justice sociale : une lutte mi-figue, mi-raisin au Québec

Baba-Idriss FOFANA

Publié

le

Au siège de la FTQ à Montréal. Crédit Photo: Diane Kissmile

De la révolution industrielle à ce jour en passant par la révolution tranquille, la lutte syndicale a pris diverses formes au Québec, selon les revendications, pour devenir de moins en moins violente. Pourtant, en 2017 et 2018, les populations criaient encore à l’injustice sociale et à la pauvreté dans une province où le gouvernement – qui détient la majoritaire à l’Assemblée nationale – tend à « vanter » ses « prouesses économiques » pour faire « taire grogne sociale ». Notre dossier sur la Justice sociale.

C’est un secret de polichinelle! Malgré les performances économiques du Québec, les organisations de la société civile et mouvements syndicaux continuent à réclamer de meilleures conditions de vie et une redistribution équitable des richesses en 2018. Ce n’est pas la Coalition main rouge qui dira le contraire. Formée à l’automne 2009, elle est composée de plus de 100 organisations syndicales, féministes, communautaires, étudiantes et populaires regroupées ensemble depuis l’automne 2009 pour revendiquer l’accès à des services publics universels et de qualité. Des services qui, selon la Coalition, sont indispensables pour le respect et la réalisation des droits humains pour tous et toutes.

Le gouvernement dit que l’austérité est terminée : ce n’est pas vrai ! Malgré le virage que fait miroiter Philippe Couillard, le saccage continue

   – Véronique Laflamme, Coalition main rouge

Depuis quelques années, la Coalition main rouge est donc devenue en quelque sorte le fer de lance de plusieurs campagnes de luttes contre notamment les « paradis fiscaux », le « démantèlement du filet social », « évasion et évitement fiscale ». D’ailleurs, la dernière en date du 28 novembre 2017 s’intitule : « Une bande de Robin des bois en action dans le quartier Villeray – Le Québec a les moyens de viser la justice sociale ». À cette occasion, la co-porte-parole de la Coalition, Véronique Laflamme, insistait sur le fait que l’austérité n’était pas terminée comme le fait croire le gouvernement Couillard.

Elle cite en exemple les Centre de la Petite Enfance (CPE) qui, selon elle, doivent encore faire face à des compressions récurrentes de plus de 300 M$. Ces coupures devraient affecter la qualité des services, et aggraver la pression sur les éducatrices. « 20 ans après leur développement, les services de garde subventionnés sont menacés. Pour lutter contre les inégalités sociales, il faut agir dès la petite enfance, entre autres, en offrant suffisamment de places en CPE », soutient Mme Laflamme.

Dans 95% des cas, les conventions collectives se règlent sans conflits depuis ces 20 dernières années

– Daniel Boyer, président FTQ

Dans ces différents combats qui sont loin d’être gagnés, les syndicalistes ne sont pas de marbre. Les actions du Conseil régional FTQ Montréal métropolitain en témoignent. Avec ses 100 000 membres, le Conseil se dit préoccupé par plusieurs enjeux dont la lutte pour le salaire minimum à 15$ l’heure, les questions de racismes et les politiques d’austérité et qui desservent la population, les travailleurs et les travailleuses. « On travaille sur la question du racisme systémique depuis environ un an. On travaille du côté de l’implication au niveau de la politique municipale. On va continuer à regarder ça de très près, parce qu’on travaille sur tous les enjeux qui ont un impact sur le quotidien des membres vivant dans la région métropolitaine de Montréal », indique Marc-Édouard Joubert, président du Conseil. Non sans dénoncer l’annulation de la Consultation sur le racisme systémique à des fins électoralistes.

Avec un taux de syndicalisation de 40%, le Québec serait l’un des territoires les plus syndiqués en Amérique du nord. Cela fait-il bouger les lignes ?

Au siège de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) à Montréal. Crédit Photo: Diane Kissmile

Pour sa part, le président de la Centrale syndicale FTQ (plus de 600 000 membres) reconnaît que la lutte syndicale est devenue moins violente comme sous la révolution industrielle. « Nos relations avec le patronat, je peux vous dire qu’on vit dans une période de paix industrielle au Québec depuis déjà un certain temps. Ce n’est pas qu’il n’y a pas de conflits, mais il y en a peu (..) la plupart des Conventions collectives se règlent à l’amiable, en fonction des règles prévues dans le cadre du travail, par des négociations de bonne foi », fait valoir Daniel Boyer.

Lire aussi : Justice économique pour tous, la riposte s’organise à Montréal

Alors que le président de la FTQ soutient que son organisation syndicale n’est pas en guerre contre le patronat, M. Boyer admet toutefois que « certains PDG gagnent 200 fois le salaire de leurs employés » de nos jours. Mais cela ne l’empêche pas de critiquer les politiques d’austérités du gouvernement libéral. Rappelant qu’au Conseil général du mois de février 2018, une plateforme de revendication devrait être adoptée en vue de l’élection du 1er octobre 2018. « On interpellera les candidats et les candidates, les partis politiques en vertu de notre plateforme de revendication. Et ce qu’on souhaite, c’est qu’on ait des candidates et des candidats mais surtout un gouvernement plus progressiste au lendemain des élections », prévient le numéro 1 de la FTQ, qui se réjouit d’avoir mené la bataille pour l’aboutissement de la bonification de la Régie des rentes.

Abondant dans le même sens, M. Joubert déplore que l’actuel gouvernement libéral, majoritaire, n’est pas ouvert à la discussion.

Tant que la conjecture politique restera ce qu’elle est, on doit continuer la lutte. Il n’y a pas un interlocuteur ouvert. Il faut travailler à ce qu’il le devienne, à ce qu’il soit plus conscient des questions de justice sociale

   – Marc-Édouard Joubert, président Conseil régional FTQ Montréal métropolitain

À la question de savoir s’il devrait y avoir un changement de régime, lequel ferait l’affaire des organisations syndicales et mouvements sociaux ? Sa réponse est interrogative. « Est-ce qu’on remplace le gouvernement libéral par un gouvernement plus à droite comme la Coalition Avenir Québec (CAQ) ? Est-ce que le Parti Québécois est prêt à livrer la marchandise ? Ce sont autant de questions qui sont en suspense », s’interroge le président du Conseil régional FTQ Montréal métropolitain.

Entrevue réalisée en janvier 2018 avec Marc-Édouard Joubert, président du Conseil régional de la FTQ du Montréal métropolitain. Crédit Photo: Diane Kissmile

Cependant, Marc-Édouard Joubert pense que l’idéal serait de « créer une pression politique faisant en sorte que quel que soit le gouvernement qui sera en place, aucun ne puisse ignorer les demandes faites par la société civile ». Pour cette raison, il souligne ‘’l’importance de travailler dans une Coalition’’. Car, dira-t-il, “aucun gouvernement ne viendra régler tous leurs problèmes avec un bâton magique”. « Mais si la société civile est suffisamment mobilisée pour faire connaître ses demandes et pour montrer au gouvernement que telle ou telle demande est incontournable, et pour les travailleurs et pour les familles, et pour les non-syndiqués, là on pense qu’on peut amener le gouvernement à tendre une oreille plus attentive à nos demandes ou exigences ».

Peu importe le parti qui sera au pouvoir, tous devront prendre parti en faveur des travailleurs

– Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec

Au moment de mettre l’article sous presse, nous avons appris que les présidences des centrales syndicales québécoises ont rencontré le premier ministre Philippe Couillard, accompagné de la ministre responsable du Travail, Dominique Vien, le jeudi 26 avril, dans le cadre de la traditionnelle rencontre annuelle pour la Journée internationale des travailleuses et des travailleurs le 1er mai. Tout en faisant part de leurs préoccupations dans différents dossiers touchant plusieurs secteurs d’activités, à cette occasion, les porte-parole syndicaux ont également abordé un certain nombre de politiques gouvernementales qui touchent les travailleuses et les travailleurs.

Il faut surtout noter qu’une ‘’décision ferme’’ a été prise au sortir de cette rencontre. Les grandes centrales syndicales ont confié aux médias qu’elles ne comptent pas donner de « directives précises » à leurs membres en vue des élections générales du 1er octobre prochain.

Toutefois, à l’occasion de la « marche nationale » le 28 avril à Montréal pour souligner la fête des Travailleurs du 1er mai, la présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Louise Chabot, a soutenu que « peu importe le parti qui sera au pouvoir, tous devront prendre parti en faveur des travailleurs ».

Pour le moins que l’on puisse dire, la lutte pour une justice sociale au Québec n’est certes pas gagnée mais les acteurs [syndicalistes et mouvements de la société civile] n’entendent pas se laisser à la merci des hommes politiques.

Lire la suite

Dossier

La consultation sur le racisme systémique esquivée, disculpée, récupérée et retrouvée

Hanen Hattab

Publié

le

Au milieu Safa Chebbi, co-coordinatrice de la TCRS. Photo libre de droits

De 2016 à 2018, le gouvernement a fait l’autruche face à un sujet alarmant et d’actualité. En voulant mettre le problème de la ségrégation et des préjugés raciaux sur la table, la société civile est tombée sur le poil de la politique québécoise. Que s’est-il passé ? Et où en est-on dans la lutte contre le racisme systémique au Québec ? On s’attendait à ce qu’on s’en tienne au moins à un jeu démocratique sain et au bon sens, et non à des loufoqueries et des raccourcis improbables. Notre dossier sur la consultation sur le racisme…

Pas de racisme système, pas de solutions systémiques

Il était question évidemment de commencer par donner un espace de parole à ceux qui représentent les laissés pour compte. Rappelons pour mémoire que les organismes de la lutte contre le racisme systémique voulaient enquêter sur l’intégration sociale et économique des autochtones, des personnes nées au Canada et nouveaux arrivants issus de la diversité.

« De nombreuses personnes subissent le racisme et vivent ses répercussions, parfois même, sans se rendre compte », fait remarquer Safa Chebbi, membre du Conseil exécutif d’Alternatives Montréal : une organisation de solidarité qui œuvre pour la justice et l’équité au Québec.

Selon les statistiques, cette tranche de la province subit souvent le profilage racial, peine à trouver un emploi et un toit parce qu’un caractère ethnique ou un stéréotype social lui colle trop à la peau.

Peut-on parler de racisme lorsque les autorités ne donnent pas suite à une plainte déposée contre un acte xénophobe, haineux ? Le bon sens dit oui. Peut-on décrier la discrimination systémique et demander l’intervention du gouvernement quand, en tant qu’organisme, on constate l’amplification du phénomène et le laxisme du pouvoir ? Une fois encore, le bon sens aurait dit oui. « Or, le problème a été délayé par le verbiage identitaire et les décisions politiques bâclées, dès qu’il s’est trouvé dans le débat public », résume la situation Mme. Chebbi.

Le musée des douleurs

Pour comprendre et cerner des inquiétudes qui s’adressent mine de rien aux structures étatiques, des acteurs de la scène politique et de la société civile ont demandé une consultation sur la discrimination systémique et le racisme. L’été 2017 a été le spectacle d’une grande mascarade sur la légitimité de la requête et son organisation. Et puis, les réactions n’ont fait que souligner le malaise.

Il y a eu d’abord l’effet électrisant du mot racisme. Il lèse le Québécois de souche, dit-on dans les médias. « Le terme racisme systémique n’a pas fonctionné. Au niveau de l’assemblée nationale, il a créé une grande polémique. », explique Mme Chebbi. « Et par la suite, on a vu les élus ramener et confluer, de façon spectaculaire, les différents aspects sociaux, politiques, culturels et économiques du phénomène à la question de la précarisation des nouveaux arrivants. », poursuit-elle. Sans oublier les procès d’intentions qui fusaient de partout, autant des partis politiques contre le projet que du public des réseaux sociaux.

Le coup de pub et le divorce

« De nombreuses organisations, dont le South Asian Women’s Community Centre/Centre communautaire des femmes Sud-Asiatiques (SAWCC), ont travaillé dur dans le cadre de la coalition contre le racisme systémique qui a exhorté le gouvernement à lancer cette importante enquête. Nous nous attendions à ce que, une fois la consultation lancée, ils poursuivent le processus et donnent suite aux recommandations. Maintenant, ils sont revenus sur leur parole et ont pratiquement changé de cap parce qu’ils jouent au jeu électoral », déplore de son côté Rushdia Mehreen, porte-parole du SAWCC.

Pour les décideurs, il fallait donc un super plan B pour remplacer la consultation avortée par des propositions d’échéanciers impossible à respecter et un budget très serré. La solution miraculeuse : Un forum sur la valorisation de la diversité et la lutte contre la discrimination, qui s’engage en faveur de l’établissement des personnes immigrantes en région, a été mis en place. L’événement a eu lieu le 5 décembre 2017 et a rassemblé des organismes à l’affût de la main d’œuvre et des nouvelles solutions en matière de recructement.

Lire aussi : Justice sociale : une lutte mi-figue, mi-raisin au Québec

Pour résumer, il n’y a pas eu de consultation pour au moins en conclure qu’on est dans la meilleure des sociétés multiculturelles égalitaires, et en plus, le gouvernement en a fait une des plus belles appropriations économiques. Les chercheurs d’emplois qui ont fait une de ces formations d’intégration professionnelle connaissent la formule. Pour maximiser ses chances ou, peut être aussi, pour désengorger les grandes villes, on invite le monde à postuler dans les régions. Il paraît que là-bas, on a plus de chance de décrocher son premier job. Renforcer la politique de distribution des diplômés d’ici ou fraîchement venu d’ailleurs est ainsi chose faite.

Au programme du forum, il y avait aussi le redéploiement du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion en région. En voilà une autre bonne excuse pour recycler les anciens outils ministériels. Un beau tour de passepasse a écarté l’accès équitable à l’emploi, à la justice, aux services de santé et d’éducation du débat politique.

Mais les dés ne sont pour autant jetés. Le jour du forum, la coalition a fait sa conférence de presse pour annoncer la mise en place d’une consultation citoyenne indépendante prise en charge par la Table de Concertation Contre le Racisme Systémique (TCRS).

On n’est jamais mieux servi que par soi-même, la cause reprise par ses défenseurs

« Cela montre clairement qu’on ne peut pas compter sur le gouvernement pour lutter contre le racisme systémique. Une fois de plus, cela confirme que ce sont les gens qui ont besoin de se lever et de se battre pour leurs droits : dans ce cas, le droit à l’égalité pour tous. En outre, cela confirme que nous ne pouvons pas dépendre du gouvernement pour provoquer ce changement dans notre société. Nous devons nous mobiliser à la base et construire le pouvoir du bas vers le haut. », a déclaré Mme Mehreen.

La TCRS a été créée en mai 2017 pour reprendre le travail et rassembler les acteurs solidaires. « L’idée de la table est de sortir les luttes anti-racistes de leurs espaces communautaires pour discuter ensemble comment rallier nos efforts et converger les luttes », souligne Mme Chebbi.

Une cinquantaine d’organismes fait partie de la table. En plus de ramasser des dons pour financer son projet, la TCRS a besoin de chercheurs et de plus d’organismes pour mener à bien ses travaux. « Maintenant, on a créé un comité de coordination. Le processus de la consultation citoyenne prendra le temps qu’il faut. Surtout, il ne faut pas le faire dans un cadre de manipulation partisane. », prévient Mme Chebbi.

En plus de localiser les origines du problème, la TCRS œuvrera à encadrer les personnes touchées sur deux niveaux. « Les personnes racisées vont pouvoir témoigner lors des audiences publiques sur leurs vécus. C’est important de récolter ces informations pour voir quels sont les mécanismes qui participent à exclure cette tranche de la société. Et il y aura aussi l’éducation populaire pour sensibiliser les gens sur l’impact du racisme systémique. », précise Mme Chebbi.

Aujourd’hui, 1 mai 2018, Mme. Safa Chebbi, désormais co-coordinatrice de la consultation indépendante sur le racisme systémique, nous a annoncé en exclusivité que le 2 juin aura lieu une grande assemblée générale qui réunira tous les acteurs de la TCRS. Ça sera le fruit d’un travail réalisé à partir des propositions de tous les membres de la TCRS. Lors de cet événement d’envergure et premier dans son genre dans la province, le format de la consultation sera annoncé et validé.

Lire la suite

Nous suivre sur Facebook

Publicité

en-avant