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La Culture du Viol : celles qui luttent expliquent

Saoud Maherzi

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Harvey Weinstein, Gilbert Rozon, Woody Allen. Hier, le point commun entre ces hommes aurait été l’industrie du spectacle, le divertissement. Aujourd’hui, la première chose qui vient à l’esprit, c’est les récits d’agressions sexuelles, de harcèlement qui entourent ces personnalités. Il y en a beaucoup d’autres à travers le monde, célébrités ou anonymes, dont l’aura et le prestige social ont été rapidement renversés par la vague #MeToo et #BalanceTonPorc.

Derrière les récents évènements, c’est un concept auquel les mouvements féministes ont attaché une grande importance qui s’affiche au grand jour : celui de la culture du viol. À part les initiés, peu de personnes ont de la culture du viol une définition complète. Pourtant, c’est un terme qui déterminera, avec d’autres, la socialité future.

Aux bureaux de la Fédération des Femmes du Québec (FFQ), près du métro Du Parc, nous sommes reçus par Gabrielle Bouchard, la première présidente transsexuelle de l’organisation féministe. C’est une initiée. La culture du viol, pour elle, c’est qu’on a ‘’un ensemble de systèmes, de valeurs […] qui font qu’on justifie ou minimise le viol et le permet’’. La culture du viol serait ‘’notre habitude commune comme société’’ à créer un climat favorable au viol, à le permettre. ‘’Tous les hommes ont le potentiel d’être agresseur, et toutes les femmes sont des victimes par défaut’’, affirme Mme Bouchard.

La définition du viol ici n’est pas la définition légale et juridique, mais une définition plus large que les groupes féministes se sont appropriés dans leur lutte. Il s’agit, comme le dit Mme Bouchard, de ‘’tout acte sexuel non consenti’’. Dans son dernier ouvrage Les Angles Morts, Alexa Conradi, ex-présidente de la FFQ, rejoint Gabrielle Bouchard. Elle identifie la culture du viol à une culture qui ‘’donne en quelque sorte la permission d’agir aux agresseurs’’. Selon elle, s’opposer à ces structures, c’est s’attaquer à ‘’un ensemble de règles non-écrites, des règles développées à travers l’histoire qui est marquée par les hiérarchies basées sur le sexe, la classe, la race, l’identité de genre, l’origine, l’âge et      l’handicap. Lorsqu’on s’attaque à la culture du viol, on s’attaque aux fondements de la société’’.

À ce titre, le mouvement #MeToo a été ‘’une révolution’’ selon Gabrielle Bouchard. « Ces mouvements là, dit-elle, sont des mouvements qui ont renversé le processus habituel, qui est qu’on doit avoir une cour, un système de justice qui justifie nos expériences, qui justifie les viols, les agressions sexuelles qui sont commises avant que ceux-ci ne soient rendus valides ».

Le #MeToo, #BalanceTonPorc, a permis aux femmes de se réapproprier leur expérience et de garder le contrôle sur leur expérience aussi. Lorsqu’on va en cour, on perd le contrôle sur notre expérience

   – Gabrielle Bouchard

Lorsqu’on lui fait part de certaines réticences vis-à-vis du mouvement, celles de Margaret Atwood, celles plus féroces du collectif de Catherine Deneuve et 99 autres femmes en France, ou encore celles de certains anonymes qui ont cru déceler certaines dérives dans la dénonciation de masse qui a eu lieu sur les réseaux sociaux, Mme Bouchard répond clairement : « Ce ne sont pas des dérives, il n’y a pas de dérives là-dedans. Les dérives sont un système qui fait qu’au final, 1 à 3% des femmes vont avoir quelques formes de justice que ce soit. Ça, c’est une dérive. […] Qu’on ait des gens qui ont des conséquences pour les actes qu’ils ont posés, pour moi, ce n’est pas une dérive ».  

Concernant le collectif des 100 femmes, elle rejette la position ‘’malhonnête’’ de femmes ‘’blanches, relativement privilégiées’’ qui agissent ainsi pour ‘’défendre leurs hommes qui sont en position de pouvoir’’. Gabrielle Bouchard voit également la présomption d’innocence, concept fondateur du droit moderne, comme ‘’un système idéaliste’’ dont la pratique consisterait à mettre ‘’à mal les femmes, on leur nuit, on ne les croit pas’’. Pour les groupes féministes, ‘’croire une victime, c’est le point de départ’’.

Céline Héquet, doctorante en sociologie à l’Université McGill, féministe et chroniqueuse pour Ricochet, souhaite aller au-delà de la culture du viol. Pour elle, ‘’la culture, c’est ce qui participe à la socialisation des gens, mais ce n’est pas la cause, c’est ce qui permet de maintenir la domination. Il faut se demander pourquoi est ce que cette culture là existe’’. Le patriarcat crée une structure qui ‘’pousse les femmes vers le bas pour hisser les hommes vers le haut’’, et cela favoriserait une culture qui minimise le harcèlement et les comportements négatifs des hommes. Cette vision pose aussi la question des rapports hommes/femmes. Comment se fait le harcèlement ?

Pour Mme Héquet, ‘’ce n’est pas chaque personne particulière qui est harcelante, c’est la somme en fait’’. Il y a des gens qui sont ‘’respectueux dans leur façon d’être harcelant’’. Mais comme le décrit Mme Bouchard de façon imagée, ‘’de recevoir une goutte d’eau dans le front, ce n’est pas de la torture. D’en recevoir deux mille, c’en est !’’. « Moi, nous dit Céline Héquet, je trouve ma vie insupportable parce que j’aimerais qu’on me crisse patience ». Quand on lui demande comment un homme devrait l’aborder, elle prend une pause, soupire et répond avec une certaine lassitude, ‘’dans le contexte social dans lequel on se trouve, je n’ai pas besoin qu’un homme vienne vers moi’’ (sic). Le problème, c’est également pour elle le fait que ‘’les hommes n’ont aucun souci du feedback’’.

Quelle solution ?

Nancy B. Pilon est enseignante et directrice de projet littéraire. Elle a publié Sous la ceinture : Unis pour vaincre la culture du viol, un ouvrage écrit collectivement. Elle souhaite mesurer les choses, insérer plus de nuances. Pour elle, ce ne sont pas ‘’tous les hommes qui sont des agresseurs potentiels’’. Elle conçoit qu’entre les humains, il y a des ‘’niveaux de tolérance’’, tout le monde n’est pas pareil, mais il y a une ‘’différence entre un compliment et du catcalling’’. Il reste que pour l’écrivaine, on ne peut pas utiliser l’un des extrêmes (zéro tolérance ou tolérance totale) comme base des relations sociales en général. ‘’Il faut trouver un juste milieu’’.

Pour Gabrielle Bouchard, la solution est simple : il faut passer d’une culture du viol à une culture du consentement. En ce moment, ‘’tous les gars sont des porcs potentiels’’. Pour remédier à cela, il faut donc changer de culture. Pour passer à cette nouvelle culture du consentement, il faut que les individus apprennent ‘’non seulement […] à demander la permission à quelqu’un, mais d’être prêt à avoir un non’’.  Il faut demander, ‘’Eh, est-ce que je peux te faire la bise ?’’. La présidente de la FFQ concède que cela peut être un peu ‘’bizarre’’.

« Au fur et à mesure, on en prend l’habitude et ça devient super bien. Ça devient aussi facile de dire ‘’on se fait-tu un câlin ?’’ que de se dire ‘’Salut, comment ça va ?’’ ».

C’est donc dans une lutte pour un changement des habitudes, des valeurs de la société qu’agissent Mme Bouchard et ses partenaires. Certaines, comme Céline Héquet, veulent s’attaquer aux fondations pour changer la culture, d’autres s’attaquent directement aux relations sociales. Mais, le but est le même : passer à une culture où le consentement, plutôt que le viol, est la règle. Il faudrait que la société toute entière s’éduque à la notion que ‘’chaque geste qui a un potentiel de toucher à l’intégrité de quelqu’un devrait venir avec une demande de consentement’’. Et s’il y a un doute, Mme Bouchard a sa ‘’recette’’ : On s’abstient.

Nancy B. Pilon, quant à elle, voit dans le dialogue un début de solution : mais le ‘’vrai dialogue, pas deux monologues en parallèle’’. Il faut de l’écoute. Ensuite, vient l’éducation, les cours d’éducation sexuelle qui permettront aux jeunes à se respecter et à respecter les autres. Pour elle, la position ‘’zéro tolérance’’ de Gabrielle Bouchard et d’autres ressemble à une tentative de faire ‘’la discipline dans la société’’ comme un professeur fait la discipline en classe. Le problème, dit-elle, ‘’c’est qu’il n’y a plus aucune nuance’’.  Concernant le consentement, celui-ci n’a pas ‘’forcément besoin d’être verbal’’. ‘’Pour cela, affirme-t-elle, il faut réapprendre à être en relation avec les autres’’. Il faut ressouder le tissu social, le bon sens commun de la société afin que le consentement devienne une norme évidente de la relation hommes/femmes. Sans pour autant que cela nuise à la spontanéité des rapports, ‘’je ne veux pas vivre une vie qui n’a aucune spontanéité’’.

 

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Diplômé de HEC Montréal, Saoud a écrit depuis 2013 dans divers médias. Il dédie le plus clair de son temps libre à la lecture, l’écriture et à la boxe trouvant une cohérence dans l'unité de ces activités. "Find what you love and let it kill you" - Bukowski

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Justice sociale : une lutte mi-figue, mi-raisin au Québec

Baba-Idriss FOFANA

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Au siège de la FTQ à Montréal. Crédit Photo: Diane Kissmile

De la révolution industrielle à ce jour en passant par la révolution tranquille, la lutte syndicale a pris diverses formes au Québec, selon les revendications, pour devenir de moins en moins violente. Pourtant, en 2017 et 2018, les populations criaient encore à l’injustice sociale et à la pauvreté dans une province où le gouvernement – qui détient la majoritaire à l’Assemblée nationale – tend à « vanter » ses « prouesses économiques » pour faire « taire grogne sociale ». Notre dossier sur la Justice sociale.

C’est un secret de polichinelle! Malgré les performances économiques du Québec, les organisations de la société civile et mouvements syndicaux continuent à réclamer de meilleures conditions de vie et une redistribution équitable des richesses en 2018. Ce n’est pas la Coalition main rouge qui dira le contraire. Formée à l’automne 2009, elle est composée de plus de 100 organisations syndicales, féministes, communautaires, étudiantes et populaires regroupées ensemble depuis l’automne 2009 pour revendiquer l’accès à des services publics universels et de qualité. Des services qui, selon la Coalition, sont indispensables pour le respect et la réalisation des droits humains pour tous et toutes.

Le gouvernement dit que l’austérité est terminée : ce n’est pas vrai ! Malgré le virage que fait miroiter Philippe Couillard, le saccage continue

   – Véronique Laflamme, Coalition main rouge

Depuis quelques années, la Coalition main rouge est donc devenue en quelque sorte le fer de lance de plusieurs campagnes de luttes contre notamment les « paradis fiscaux », le « démantèlement du filet social », « évasion et évitement fiscale ». D’ailleurs, la dernière en date du 28 novembre 2017 s’intitule : « Une bande de Robin des bois en action dans le quartier Villeray – Le Québec a les moyens de viser la justice sociale ». À cette occasion, la co-porte-parole de la Coalition, Véronique Laflamme, insistait sur le fait que l’austérité n’était pas terminée comme le fait croire le gouvernement Couillard.

Elle cite en exemple les Centre de la Petite Enfance (CPE) qui, selon elle, doivent encore faire face à des compressions récurrentes de plus de 300 M$. Ces coupures devraient affecter la qualité des services, et aggraver la pression sur les éducatrices. « 20 ans après leur développement, les services de garde subventionnés sont menacés. Pour lutter contre les inégalités sociales, il faut agir dès la petite enfance, entre autres, en offrant suffisamment de places en CPE », soutient Mme Laflamme.

Dans 95% des cas, les conventions collectives se règlent sans conflits depuis ces 20 dernières années

– Daniel Boyer, président FTQ

Dans ces différents combats qui sont loin d’être gagnés, les syndicalistes ne sont pas de marbre. Les actions du Conseil régional FTQ Montréal métropolitain en témoignent. Avec ses 100 000 membres, le Conseil se dit préoccupé par plusieurs enjeux dont la lutte pour le salaire minimum à 15$ l’heure, les questions de racismes et les politiques d’austérité et qui desservent la population, les travailleurs et les travailleuses. « On travaille sur la question du racisme systémique depuis environ un an. On travaille du côté de l’implication au niveau de la politique municipale. On va continuer à regarder ça de très près, parce qu’on travaille sur tous les enjeux qui ont un impact sur le quotidien des membres vivant dans la région métropolitaine de Montréal », indique Marc-Édouard Joubert, président du Conseil. Non sans dénoncer l’annulation de la Consultation sur le racisme systémique à des fins électoralistes.

Avec un taux de syndicalisation de 40%, le Québec serait l’un des territoires les plus syndiqués en Amérique du nord. Cela fait-il bouger les lignes ?

Au siège de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ) à Montréal. Crédit Photo: Diane Kissmile

Pour sa part, le président de la Centrale syndicale FTQ (plus de 600 000 membres) reconnaît que la lutte syndicale est devenue moins violente comme sous la révolution industrielle. « Nos relations avec le patronat, je peux vous dire qu’on vit dans une période de paix industrielle au Québec depuis déjà un certain temps. Ce n’est pas qu’il n’y a pas de conflits, mais il y en a peu (..) la plupart des Conventions collectives se règlent à l’amiable, en fonction des règles prévues dans le cadre du travail, par des négociations de bonne foi », fait valoir Daniel Boyer.

Lire aussi : Justice économique pour tous, la riposte s’organise à Montréal

Alors que le président de la FTQ soutient que son organisation syndicale n’est pas en guerre contre le patronat, M. Boyer admet toutefois que « certains PDG gagnent 200 fois le salaire de leurs employés » de nos jours. Mais cela ne l’empêche pas de critiquer les politiques d’austérités du gouvernement libéral. Rappelant qu’au Conseil général du mois de février 2018, une plateforme de revendication devrait être adoptée en vue de l’élection du 1er octobre 2018. « On interpellera les candidats et les candidates, les partis politiques en vertu de notre plateforme de revendication. Et ce qu’on souhaite, c’est qu’on ait des candidates et des candidats mais surtout un gouvernement plus progressiste au lendemain des élections », prévient le numéro 1 de la FTQ, qui se réjouit d’avoir mené la bataille pour l’aboutissement de la bonification de la Régie des rentes.

Abondant dans le même sens, M. Joubert déplore que l’actuel gouvernement libéral, majoritaire, n’est pas ouvert à la discussion.

Tant que la conjecture politique restera ce qu’elle est, on doit continuer la lutte. Il n’y a pas un interlocuteur ouvert. Il faut travailler à ce qu’il le devienne, à ce qu’il soit plus conscient des questions de justice sociale

   – Marc-Édouard Joubert, président Conseil régional FTQ Montréal métropolitain

À la question de savoir s’il devrait y avoir un changement de régime, lequel ferait l’affaire des organisations syndicales et mouvements sociaux ? Sa réponse est interrogative. « Est-ce qu’on remplace le gouvernement libéral par un gouvernement plus à droite comme la Coalition Avenir Québec (CAQ) ? Est-ce que le Parti Québécois est prêt à livrer la marchandise ? Ce sont autant de questions qui sont en suspense », s’interroge le président du Conseil régional FTQ Montréal métropolitain.

Entrevue réalisée en janvier 2018 avec Marc-Édouard Joubert, président du Conseil régional de la FTQ du Montréal métropolitain. Crédit Photo: Diane Kissmile

Cependant, Marc-Édouard Joubert pense que l’idéal serait de « créer une pression politique faisant en sorte que quel que soit le gouvernement qui sera en place, aucun ne puisse ignorer les demandes faites par la société civile ». Pour cette raison, il souligne ‘’l’importance de travailler dans une Coalition’’. Car, dira-t-il, “aucun gouvernement ne viendra régler tous leurs problèmes avec un bâton magique”. « Mais si la société civile est suffisamment mobilisée pour faire connaître ses demandes et pour montrer au gouvernement que telle ou telle demande est incontournable, et pour les travailleurs et pour les familles, et pour les non-syndiqués, là on pense qu’on peut amener le gouvernement à tendre une oreille plus attentive à nos demandes ou exigences ».

Peu importe le parti qui sera au pouvoir, tous devront prendre parti en faveur des travailleurs

– Louise Chabot, présidente de la Centrale des syndicats du Québec

Au moment de mettre l’article sous presse, nous avons appris que les présidences des centrales syndicales québécoises ont rencontré le premier ministre Philippe Couillard, accompagné de la ministre responsable du Travail, Dominique Vien, le jeudi 26 avril, dans le cadre de la traditionnelle rencontre annuelle pour la Journée internationale des travailleuses et des travailleurs le 1er mai. Tout en faisant part de leurs préoccupations dans différents dossiers touchant plusieurs secteurs d’activités, à cette occasion, les porte-parole syndicaux ont également abordé un certain nombre de politiques gouvernementales qui touchent les travailleuses et les travailleurs.

Il faut surtout noter qu’une ‘’décision ferme’’ a été prise au sortir de cette rencontre. Les grandes centrales syndicales ont confié aux médias qu’elles ne comptent pas donner de « directives précises » à leurs membres en vue des élections générales du 1er octobre prochain.

Toutefois, à l’occasion de la « marche nationale » le 28 avril à Montréal pour souligner la fête des Travailleurs du 1er mai, la présidente de la Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Louise Chabot, a soutenu que « peu importe le parti qui sera au pouvoir, tous devront prendre parti en faveur des travailleurs ».

Pour le moins que l’on puisse dire, la lutte pour une justice sociale au Québec n’est certes pas gagnée mais les acteurs [syndicalistes et mouvements de la société civile] n’entendent pas se laisser à la merci des hommes politiques.

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Au siège de la FTQ à Montréal. Crédit Photo: Diane Kissmile
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La consultation sur le racisme systémique esquivée, disculpée, récupérée et retrouvée

Hanen Hattab

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Au milieu Safa Chebbi, co-coordinatrice de la TCRS. Photo libre de droits

De 2016 à 2018, le gouvernement a fait l’autruche face à un sujet alarmant et d’actualité. En voulant mettre le problème de la ségrégation et des préjugés raciaux sur la table, la société civile est tombée sur le poil de la politique québécoise. Que s’est-il passé ? Et où en est-on dans la lutte contre le racisme systémique au Québec ? On s’attendait à ce qu’on s’en tienne au moins à un jeu démocratique sain et au bon sens, et non à des loufoqueries et des raccourcis improbables. Notre dossier sur la consultation sur le racisme…

Pas de racisme système, pas de solutions systémiques

Il était question évidemment de commencer par donner un espace de parole à ceux qui représentent les laissés pour compte. Rappelons pour mémoire que les organismes de la lutte contre le racisme systémique voulaient enquêter sur l’intégration sociale et économique des autochtones, des personnes nées au Canada et nouveaux arrivants issus de la diversité.

« De nombreuses personnes subissent le racisme et vivent ses répercussions, parfois même, sans se rendre compte », fait remarquer Safa Chebbi, membre du Conseil exécutif d’Alternatives Montréal : une organisation de solidarité qui œuvre pour la justice et l’équité au Québec.

Selon les statistiques, cette tranche de la province subit souvent le profilage racial, peine à trouver un emploi et un toit parce qu’un caractère ethnique ou un stéréotype social lui colle trop à la peau.

Peut-on parler de racisme lorsque les autorités ne donnent pas suite à une plainte déposée contre un acte xénophobe, haineux ? Le bon sens dit oui. Peut-on décrier la discrimination systémique et demander l’intervention du gouvernement quand, en tant qu’organisme, on constate l’amplification du phénomène et le laxisme du pouvoir ? Une fois encore, le bon sens aurait dit oui. « Or, le problème a été délayé par le verbiage identitaire et les décisions politiques bâclées, dès qu’il s’est trouvé dans le débat public », résume la situation Mme. Chebbi.

Le musée des douleurs

Pour comprendre et cerner des inquiétudes qui s’adressent mine de rien aux structures étatiques, des acteurs de la scène politique et de la société civile ont demandé une consultation sur la discrimination systémique et le racisme. L’été 2017 a été le spectacle d’une grande mascarade sur la légitimité de la requête et son organisation. Et puis, les réactions n’ont fait que souligner le malaise.

Il y a eu d’abord l’effet électrisant du mot racisme. Il lèse le Québécois de souche, dit-on dans les médias. « Le terme racisme systémique n’a pas fonctionné. Au niveau de l’assemblée nationale, il a créé une grande polémique. », explique Mme Chebbi. « Et par la suite, on a vu les élus ramener et confluer, de façon spectaculaire, les différents aspects sociaux, politiques, culturels et économiques du phénomène à la question de la précarisation des nouveaux arrivants. », poursuit-elle. Sans oublier les procès d’intentions qui fusaient de partout, autant des partis politiques contre le projet que du public des réseaux sociaux.

Le coup de pub et le divorce

« De nombreuses organisations, dont le South Asian Women’s Community Centre/Centre communautaire des femmes Sud-Asiatiques (SAWCC), ont travaillé dur dans le cadre de la coalition contre le racisme systémique qui a exhorté le gouvernement à lancer cette importante enquête. Nous nous attendions à ce que, une fois la consultation lancée, ils poursuivent le processus et donnent suite aux recommandations. Maintenant, ils sont revenus sur leur parole et ont pratiquement changé de cap parce qu’ils jouent au jeu électoral », déplore de son côté Rushdia Mehreen, porte-parole du SAWCC.

Pour les décideurs, il fallait donc un super plan B pour remplacer la consultation avortée par des propositions d’échéanciers impossible à respecter et un budget très serré. La solution miraculeuse : Un forum sur la valorisation de la diversité et la lutte contre la discrimination, qui s’engage en faveur de l’établissement des personnes immigrantes en région, a été mis en place. L’événement a eu lieu le 5 décembre 2017 et a rassemblé des organismes à l’affût de la main d’œuvre et des nouvelles solutions en matière de recructement.

Lire aussi : Justice sociale : une lutte mi-figue, mi-raisin au Québec

Pour résumer, il n’y a pas eu de consultation pour au moins en conclure qu’on est dans la meilleure des sociétés multiculturelles égalitaires, et en plus, le gouvernement en a fait une des plus belles appropriations économiques. Les chercheurs d’emplois qui ont fait une de ces formations d’intégration professionnelle connaissent la formule. Pour maximiser ses chances ou, peut être aussi, pour désengorger les grandes villes, on invite le monde à postuler dans les régions. Il paraît que là-bas, on a plus de chance de décrocher son premier job. Renforcer la politique de distribution des diplômés d’ici ou fraîchement venu d’ailleurs est ainsi chose faite.

Au programme du forum, il y avait aussi le redéploiement du ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion en région. En voilà une autre bonne excuse pour recycler les anciens outils ministériels. Un beau tour de passepasse a écarté l’accès équitable à l’emploi, à la justice, aux services de santé et d’éducation du débat politique.

Mais les dés ne sont pour autant jetés. Le jour du forum, la coalition a fait sa conférence de presse pour annoncer la mise en place d’une consultation citoyenne indépendante prise en charge par la Table de Concertation Contre le Racisme Systémique (TCRS).

On n’est jamais mieux servi que par soi-même, la cause reprise par ses défenseurs

« Cela montre clairement qu’on ne peut pas compter sur le gouvernement pour lutter contre le racisme systémique. Une fois de plus, cela confirme que ce sont les gens qui ont besoin de se lever et de se battre pour leurs droits : dans ce cas, le droit à l’égalité pour tous. En outre, cela confirme que nous ne pouvons pas dépendre du gouvernement pour provoquer ce changement dans notre société. Nous devons nous mobiliser à la base et construire le pouvoir du bas vers le haut. », a déclaré Mme Mehreen.

La TCRS a été créée en mai 2017 pour reprendre le travail et rassembler les acteurs solidaires. « L’idée de la table est de sortir les luttes anti-racistes de leurs espaces communautaires pour discuter ensemble comment rallier nos efforts et converger les luttes », souligne Mme Chebbi.

Une cinquantaine d’organismes fait partie de la table. En plus de ramasser des dons pour financer son projet, la TCRS a besoin de chercheurs et de plus d’organismes pour mener à bien ses travaux. « Maintenant, on a créé un comité de coordination. Le processus de la consultation citoyenne prendra le temps qu’il faut. Surtout, il ne faut pas le faire dans un cadre de manipulation partisane. », prévient Mme Chebbi.

En plus de localiser les origines du problème, la TCRS œuvrera à encadrer les personnes touchées sur deux niveaux. « Les personnes racisées vont pouvoir témoigner lors des audiences publiques sur leurs vécus. C’est important de récolter ces informations pour voir quels sont les mécanismes qui participent à exclure cette tranche de la société. Et il y aura aussi l’éducation populaire pour sensibiliser les gens sur l’impact du racisme systémique. », précise Mme Chebbi.

Aujourd’hui, 1 mai 2018, Mme. Safa Chebbi, désormais co-coordinatrice de la consultation indépendante sur le racisme systémique, nous a annoncé en exclusivité que le 2 juin aura lieu une grande assemblée générale qui réunira tous les acteurs de la TCRS. Ça sera le fruit d’un travail réalisé à partir des propositions de tous les membres de la TCRS. Lors de cet événement d’envergure et premier dans son genre dans la province, le format de la consultation sera annoncé et validé.

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Au milieu Safa Chebbi, co-coordinatrice de la TCRS. Photo libre de droits
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La Société St-Jean Baptiste, pour un Québec libre et francophone

Saoud Maherzi

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La SSJB de Montréal a été fondée par le journaliste Ludger Duvernay le 8 mars 1834. Photo: Avant-Première MTL

La Société St-Jean Baptiste (SSJB) a commencé au milieu du XIXème siècle comme une envie de donner accès au savoir à la population francophone du Canada. Ça a commencé par un souffle de culture et de savoir-faire pour et par les Canadiens français. Afin d’en savoir plus sur cette Société dont l’apport à l’Histoire du Québec est indéniable, nous sommes allés à la rencontre de son président, Me Maxime Laporte.

Au coin de Sherbrooke et Saint-Urbain, une grande bâtisse s’élève. En haut de la façade, deux drapeaux sont hissés : le fleurdelisé et le drapeau des patriotes. Devant la, demeure, une petite statue du général De Gaulle, enfin de son buste. Avant même d’entrer, le ton est donné. À l’intérieur, un décor très chic, boisé et massif. Des livres, des portraits à la gloire du Québec sont mis de l’avant. Je suis reçu par un réceptionniste. On me dirige vers un salon luxueux, le temps que M. Laporte arrive.

On nous amène au salon Lionel Groulx, où l’on s’assoit pour une longue discussion. La discussion traversera les années, les dates clés du Québec, les luttes et l’évolution de la SSJB. Au départ, la population francophone ‘’n’était pas suffisamment éduquée’’, elle n’avait pas accès aux hautes sphères de la société qui était en grande partie la chasse gardée de la ‘’bourgeoisie coloniale anglaise’’. Il fallait ‘’structurer’’ la société du Bas Canada d’alors, et mettre en place des actions pour ‘’outiller’’ cette population. À partir de ce souffle de savoir, la SSJB va susciter la création ‘’des Hautes Études Commerciales, de la première école de théâtre, de la première école technique, bien avant polytechnique’’. Mais pas seulement, au-delà de la quête de connaissance, la Société va s’employer à créer diverses structures au sein de la société et qui influeront sur le quotidien de la population : ainsi, ‘’les premières caisses d’épargne, les premières mutuelles d’assurance-vie’’. Me Laporte rapporte également que la SSJB a été à l’origine du premier mouvement féministe francophone, au début du XXème siècle, avec la Fédération Nationale de Saint Jean Baptiste, qui participera au mouvement pour le droit de vote des femmes.

Me Maxime Laporte, président de la Société St-Jean Baptiste. Photo: Avant-Première MTL

Aujourd’hui, la SSJB revendique deux choses cruciales qui bâtissent et régissent son activité : D’abord, l’indépendance du Québec. Leur vision, nous dit Me Laporte, s’inscrit dans une défense ‘’du droit des peuples à l’autodétermination’’. Il faut que chaque peuple puisse ‘’s’épanouir dans leur culture, s’épanouir politiquement, s’épanouir économiquement’’ (sic). Ensuite, second fondement, la langue française. Pour le président de la SSJB, il faut que le français soit ‘’véritablement la langue commune au Québec’’. Il invoque dans ce sens une ‘’résistance à l’anglicisation’’.

‘’Je suis convaincu que les Québécois vont se réveiller’’

Pour mener tout cela à bien, la Société ne lésine pas sur les moyens, et tente d’inclure ses actions dans diverses sphères de l’activité publique. En économie, elle s’organise autour d’associations syndicales, ou des fondations comme la Fondation pour la langue française qui regroupe notamment des gens d’affaires. En politique, elle tente d’imposer le respect au gouvernement canadien en lui intentant divers procès. La SSJB se pose également en mécène de la culture québécoise. Elle décerne divers prix littéraires et culturels comme le prix Ludger-Duvernay du nom du fondateur de la Société et qui, d’après le site internet, récompense ‘’une personne qui s’illustre dans le domaine de la littérature’’ : littérature francophone bien entendu. Parmi les lauréats, on retrouve notamment Dany Laferrière, Gérald Godin et Jacques Godbout.

Ludger-Duvernay, fondateur de la SSJB. Photo: Avant-Première MTL

Lorsqu’on parle d’histoire du Québec, Maxime Laporte retient ‘’[qu’] on a été conquis et annexé par la force au Canada, il ne faut pas l’oublier. Ensuite de cela, tous les dictats constitutionnels qui se sont imposés à nous, nous ne les avons jamais avalisés’’. Pour M. Laporte, ‘’il faut comprendre les Québécois qui ont une réticence envers le multiculturalisme canadien’’ puisque ce même multiculturalisme finit par ‘’alimenter l’état d’affaiblissement de l’identité québécoise, de la cohésion nationale québécoise : un affaiblissement qui est déjà une réalité pour nous depuis très longtemps’’.

Ainsi, selon le président de la SSJB, malgré l’émancipation relative des Québécois en politique et en économie, malgré qu’ils aient obtenu, ‘’de peine et de misère’’, une forme d’autonomie politique, ‘’nous survivons, […] la langue française survit’’. Les divers problèmes du statut provincial du Québec ne sont pas réglés. Me Laporte invoque le projet Énergie Est sur lequel le Québec n’avait ‘’aucune prise’’, et déclare : ‘’si ça, ce n’est pas du colonialisme, je me demande ce que c’est ?’’.

La défense de la langue française est le second fondement de la SSJB. Photo: Avant-Première MTL

L’action de la SSJB pour rendre justice au peuple québécois lui semble donc fondamentale, compte tenu de l’Histoire et de ses répercussions actuelles. Quand on lui rétorque l’argument selon lequel les Québécois eux-mêmes ont moins d’attrait pour l’indépendance, il oppose des chiffres, ceux du PQ, de la CAQ, et de Québec Solidaire. Bien qu’on soit ‘’en crise latente’’, Me Laporte reste positif, et pense qu’avec un peu ‘’de culture politique et de sensibilité intellectuelle, et que ce dossier là soit porté un peu plus aux premières pages du journal’’ (sic), la situation peut changer en faveur de la ferveur souverainiste.

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La SSJB de Montréal a été fondée par le journaliste Ludger Duvernay le 8 mars 1834. Photo: Avant-Première MTL
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