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Reportage

Montréal : une nuit dans la rue avec « anges gardiens » pour jeunes sans-abris

Baba-Idriss FOFANA

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Crédit photo: Avant-Première

Connus sous plusieurs appellations, les sans-abris, sans domicile fixe, sans logis ou itinérants, vulgairement qualifiées de clochards ou vagabonds – à ne pas confondre avec les mendiants -, sont des personnes qui résident et dorment dans des lieux non prévus pour l’habitation tels que parking, entrepôt, métro, gare, rue, terrain vague, etc. À Montréal, comme dans toutes les métropoles, on les retrouve. Mais comment survivent-ils ? Qui leur vient en aide? Pour en savoir davantage, nous avons réalisé un reportage à l’occasion de l’événement « Une nuit dans la rue », organisé le jeudi 5 octobre, au Centre-ville. REPORTAGE…

Ils bravent la chaleur, le froid, les intempéries. Ils ‘’supportent’’ la faim, la douleur. Eux, ce sont des jeunes et moins jeunes appelés sans-abris. En 2015, l’opération Je compte MTL 2015  – dévoilée par le maire Denis Coderre – dénombrait un peu plus de 3000 itinérants, ces personnes envers qui la société, en général, porte un regard peu bienveillant. Une ‘’vision étriquée’’ à l’endroit de ces individus qui n’ont pas forcément voulu se retrouver dans la rue. C’est pour changer cette donne que l’événement « Une nuit dans la rue » a été organisé. Et pour la première fois à Montréal, une cinquantaine de personnalités ont bien voulu dormir à la belle étoile. Histoire de vivre un tant soit peu la réalité des jeunes itinérants.

« Conscientiser sur l’itinérance, souligner le travail de Dans la rue »

                                                    Robert Dumas, président de la Financière Sun Life Québec. Crédit : Avant-Première

« La raison de cet événement, c’est de conscientiser les gens en général mais aussi la communauté d’affaires sur le problème d’itinérance chez les jeunes. Nous voulons aussi souligner le travail de certains organismes comme Dans La Rue dans cette cause et les supporter », nous confie Robert Dumas, président de la Financière Sun Life Québec, qui reconnaît que « l’itinérance est un phénomène qui est beaucoup sous-estimé ». « Moi j’ai eu l’occasion d’aller dans ces centres là et de voir les jeunes itinérants, leur condition, mais surtout le support qu’ils obtiennent des gens qui y travaillent », rapporte-t-il.

M. Dumas ne croit pas si bien souligner le travail de l’organisme (Dans la rue) fondé par le Père Emmett Johns ou « Pops » en 1988. « On desserre les jeunes et les moins jeunes qui sont dans la rue. On leur donne à manger, du linge, et même des compensations financières. Nous sommes avec eux, surtout, pour les écouter. Ils ne sont pas tous des drogués, des alcooliques », révèle, pour sa part, Vern Carroll, bénévole depuis 16 ans chez Dans la rue, à bord de la ‘’Roulotte’’.

Ce véhicule agit comme premier contact avec les jeunes. Il sillonne la ville pour distribuer nourriture, boisson et articles de soins personnels à ces jeunes sans-abris. Son « succès » reposerait sur “l’écoute attentive” de 125 bénévoles qui y travaillent comme le souligne M. Carroll : « Il faut dire que les jeunes ne viennent pas seulement pour manger. Ils viennent pour se faire écouter, avoir un support moral ».

La roulotte du bonheur !

                                                                        Vern Carroll dans la Roulotte. Crédit: Avant-Première

À l’image de la Roulotte, plusieurs chapiteaux ont également été installés à Square Dorchester. Sous la tente A, nous rencontrons Myrlande Myrand. Coordonnatrice au sein de l’organisme Dans la rue, elle fait savoir que nous sommes bel et bien au Centre de jour appelé « Chez Pops ». Ce service qui a un volet intégration et académique, se présente comme une sorte de première étape du parcours des jeunes qui veulent “sortir définitivement” de la rue. « Avec le volet académique, on permet à certains jeunes de pouvoir terminer leur secondaire. Le volet intégration social, on aborde des thématiques comme : le budget, cours de cuisine, prendre soin de soi », explique-t-elle.

À en croire Mme Myrand, le « bilan est satisfaisant » surtout du côté Centre de jour. Tout en relevant l’assiduité des jeunes, elle se souvient qu’en 2016, les « 17 jeunes inscrits sont tous restés jusqu’à la fin de l’année scolaire ». D’ailleurs, poursuit la Coordonnatrice de Dans la rue, « cette année 2017, ces mêmes jeunes se sont inscrits pour une nouvelle année ». « C’est aussi le résultat de notre programme d’intégration, qui amène les jeunes à être persévérants », croit savoir Myrlande Myrand, ajoutant que lorsque les jeunes achèvent leur parcours chez Dans la rue, « ils iront soit faire un Diplôme d’Étude Professionnel, soit aller au CÉGEP, soit poursuivre leurs études à l’université ».

Tout comme la Coordonnatrice, David Marin nous présente fièrement le fruit des activités artistiques qu’offre l’organisme. Sous la tente D, on parle d’art et de musique. Mais David, qui est auteur-compositeur, n’aborde pas les questions de peintures : « Personnellement, j’ai été bénévole pour donner des ateliers d’écritures de chanson et de poésie. Le studio de musique est ouvert à tous les jeunes pour pratiquer un instrument. Les jeunes ont accès à un local, un piano, des guitares, des amplis etc. Bref, il y a un peu de tout ce qu’il faut pour faire de la musique, produire une chanson ».

L’école et la musique avec les sans-abris…

                                                             Un groupe d’artiste à la place Square Dorchester. Crédit : Avant-Première 

Justement, le bénévole auteur-compositeur nous apprend que « deux albums ont été carrément enregistrés par les jeunes ». Ce sont des compilations. Le dernier en date serait sorti en 2016. « Il rend un hommage à « Pops », le fondateur de Dans la rue. Ce sont 10 jeunes qui ont été jumelés à 10 artistes professionnels. En quelques jours on a aidé les jeunes à composer une chanson », se réjouit-il. Finalement, ajoute M. Marin, « on a un super album qui ramasse des fonds pour l’achat d’instruments ».

Dans notre randonnée, nous visitons le Service à la famille. C’est la bénévole Elodie Bouchard qui nous accueille. Le travail ici consiste à offrir du répit à des familles ou à des jeunes mères, pendant au moins une année, qui n’ont pas les moyens de se payer des services de garde pour leurs enfants. « Toutes les deux semaines, on se rend dans la famille et on s’occupe des enfants pendant trois heures de temps. Les mères ont le temps d’aller faire des courses, ou passer du temps avec leur copain ou copines. Ça leur permet de respirer un tout petit peu », souligne Mme Bouchard, sous la tente B. « L’objectif est de permettre d’avoir un point de stabilité pour la famille et les enfants », précise celle qui est à sa première année de Bénévolat au sein de Dans la rue.

Si elle reconnaît qu’il n’est pas toujours facile de ‘’gérer’’ les enfants d’un certain âge, Élodie se dit ‘’fière’’ tout de même de son expérience surtout lorsqu’elle arrive à se faire adopter par la famille, à créer des liens avec les enfants : « Cela fait presqu’une année que je travaille avec la même famille. Les enfants ont beaucoup d’aspects de changement dans leur vie. C’est une expérience enrichissante. On arrive à créer un lien avec les enfants. On devient presque membre de la famille. Ils sont toujours contents de nous voir. C’est sûr qu’on a affaire aux enfants. Parfois, il peut y avoir des problèmes, des pleurs etc. ».

Mais Dans la rue n’offre pas que des services dans la rue. Les bénévoles ne rendent pas que des visites aux familles. L’organisme offre également des abris temporaires d’urgence à travers son service “Bunker et Logement” représenté sous la tente C. « Au Bunker, les jeunes viennent prendre un répit de la rue. Ils peuvent y rester cinq ou sept nuits dépendamment de l’âge qu’ils ont et ensuite trouver d’autres alternatives. Ils sont accueillis par un intervenant qui regarde leur besoin. Ils mettent de côté tout ce qui est arme, drogue s’ils en ont. Après, ils peuvent prendre un repas chaud, prendre un bain. Ils ont accès à des lits, et on peut aussi faire laver leurs vêtements afin qu’ils puissent repartir frais le lendemain », détaille Julie Paquin, également bénévole.

Du Bunker au logement, les bénévoles au four et au moulin !

                                                            Échanges avec Myrlande et Philippe (Dans La Rue). Crédit: Avant-Première 

Le travail de Julie consiste à donner le maximum de son temps disponible aux intervenants qui doivent s’occuper des jeunes : « Chaque soir au Bunker, il y a un bénévole et trois intervenants sociaux ». À l’en croire, « les jeunes sont très reconnaissants envers les services qu’ils reçoivent ». Car, indique Mme Paquin, « tout se fait avec beaucoup de respect et de douceur. Les intervenants qui y travaillent ont des qualités professionnelles, ils savent accompagner les jeunes ». « On a affaire à des jeunes qui sont contents d’être avec nous, parce qu’ils sont bien encadrés », se félicite la bénévole.

Toujours sous la même tente, la seconde jeune bénévole que nous rencontrons à cet endroit s’occupe des questions de logements qu’offre Dans la rue. Cette dernière bénéficie encore de ce service depuis 10 mois. « Je suis une jeune qui habite au logement. Avant j’allais au centre de jour, après je retournais dans la rue. C’était une vie un peu chaotique. Mais un jour quelqu’un est venu me dire qu’il y a des logements et que je pouvais faire une demande. C’est ce que j’ai fait et avant deux semaines j’ai été acceptée », raconte-t-elle sous le sceau de l’anonymat.

Selon elle, il s’agit de logements à caractère social pouvant accueillir des jeunes. Les jeunes ont le droit d’y être pour au maximum 5 ans. « C’est une belle place avec un immeuble comportant 17 logements dont deux pour les familles. Moi, ça me fait à peu près 10 mois que j’y suis mais je dois quitter bientôt parce que ma situation s’améliore. J’arrive à joindre facilement les deux bouts aujourd’hui ».

Alors qu’on pourrait penser que ces logements sont offerts gratuitement, la bénévole répond que non : « Les logements sont subventionnés, les jeunes paient 25% de leurs revenus. La majorité des jeunes qui y sont, ce sont des personnes qui ont un revenu d’aide sociale ». S’agissant des personnes qui n’ont aucun revenu, elle croit savoir qu’en accédant à ces logements, « cela amène les jeunes à se battre, à faire quelque chose d’eux-même pour pouvoir se prendre un peu en change », donc à pouvoir payer une partie du loyer.

Un tel décor planté par l’organisme Dans la rue, démontre une ‘’bonne structuration des services‘’ et la prise au sérieux de ce phénomène urbain. Certaines langues pourraient ‘’légitimement’’ se poser la question à savoir que ‘’font encore ces jeunes dans la rue?‘’ D’autres diront que ‘’les itinérants n’ont finalement pas grand-chose à envier‘’. Et pourtant, on pourrait aussi répondre que ‘’tout ne devient pas rose en un claquement de doigt‘’. Si l’on s’en tient aux levées de fonds, l’organisme, en charge de cette situation, fait ce qu’il peut selon les moyens à sa disposition. Surtout que « les dons personnels représentent 94% de son budget ».

Malgré tout, que font encore ces jeunes dans la rue ?

                                                                    Souper servi pour « Une nuit dans la rue ». Crédit: Avant-Première 

Vern Carroll, qui est à sa seizième année de travail avec Dans la rue en sait plus : « Oui, évidement qu’on sent le changement. Beaucoup ont quitté la rue. Souvent, quatre à cinq ans après, certains viennent me remercier pour tout ce que j’ai fait pour eux quand ils étaient dans la rue. Ils me font savoir qu’ils ont une vie normale maintenant, qu’ils ont leur appartement, qu’ils sont mariés, qu’ils ont des enfants etc. ».

L’homme de la Roulotte comprend que ‘’les jeunes ne sont pas dans la rue pour le plaisir‘’. Si bien qu’il hésite pas à nous dire, sans vouloir tomber dans l’émotion, que « c’est dur à dire ».  « Mais, poursuit-il, je peux vous dire qu’une fois j’ai surpris l’un d’entre eux en train de parler au téléphone. Il devait avoir 18 ans. Il se trouve qu’il parlait à sa mère. Je l’ai entendu dire “je veux rentrer chez nous”. Il pleurait et il disait “tu es mon père, tu es mort pour moi”. Ce sont des gens qui ont besoin de l’aide mais qui ne l’ont plus. C’est très touchant ça (..) », relate Vern, l’un des doyens du bénévolat chez Dans la rue.

C’est dans cette volonté de venir en aide aux jeunes en tout temps  que l’événement « Une nuit dans la rue » a réussi à mobiliser un beau monde permettant d’amasser plus de 115 000 $. Une somme qui représente bien plus que ce qui avait été prévu par les organisateurs. « Toute une première pour l’événement Une nuit dans la rue avec près de deux cents visiteurs et une cinquantaine de personnalités qui ont dormi à la belle étoile pour amasser plus de 115 000 $ pour nos services auprès des jeunes sans-abris ! », se félicite l’organisme communautaire sur sa page Facebook. « Une expérience enrichissante à refaire absolument ! », dit l’organisme Dans la rue.

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Crédit photo: Avant-Première

Baba Idriss Fofana est Journaliste depuis 2010 et Blogueur depuis 2012 sur la plateforme de Radio France International – Mondoblog – où il anime notamment des chroniques politiques et faits de société. Ayant également fait des études de Marketing et de Management, il a occupé dans différents pays les fonctions d’Assistant en communication politique et Responsable des communications.

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